« Il est mort les yeux ouverts » – Robin Cook

« Staniland écrivait : « La plupart des gens vivent les yeux fermés mais moi, j’entends mourir les yeux ouverts. Nous essayons tous instinctivement de nous rendre la mort moins difficile, je crois. Je bois pour atteindre une sorte d’état d’inconscience, et faire alors une chute d’une façon ou d’une autre ou recevoir un coup, dès que je ne suis plus capable de penser et de sentir. Voilà comment je pourrais mourir les yeux fermés. L’autre moyen, c’est d’expliquer par la logique ce que je vis. Mais, malgré toute la logique de la réflexion, bientôt on ne s’y retrouve plus. L’existence est absolument aveugle -ni pour vous ni contre vous. Cette neutralité contredit toute l’existence humaine ; il n’y a ni amour ni haine, ni caresses, ni gifles, lorsqu’on est confronté à la vie de tous les jours. L’existence ressemble à une bourse des valeurs -vous pouvez faire l’imbécile autant que vous le souhaitez, et continuer jusqu’à être broyé. »


Robin William Arthur Cook (1931-1994) a reçu le prix Mystère de la critique 1984 pour ce polar adapté au cinéma (« On ne meurt que deux fois ») par Jacques Deray.

Les histoires de Kaede 📚 M.Konishi

Kaéde se remémora l’explication de son aïeul : si, dans un quartier, on laissait les vitres des bâtiments et des voitures brisées et que les graffitis du métro n’étaient pas nettoyés, les passants avaient tendance à prendre ces dégradations comme un fait acquis, auquel personne ne prêtait attention. Les bris de fenêtres et les tags allaient en se multipliant. Dans le voisinage, l’ambiance se détériorait, et ces petits délits ouvraient la voie à des crimes plus graves.

Alors, que faire pour prévenir de tels méfaits ? C’est là que l’entretien des vitres entrait en jeu. Au début des années quatre-vingt dix, à la fois préoccupé par un taux de criminalité élevé et inspiré par la théorie de la vitre brisée, le maire de New York avait investi une somme importante afin d’éliminer tous les graffitis du métro. Aussitôt, les violences graves avaient diminué de façon spectaculaire.

« Non que je craigne de voir ces bambins commettre des crimes violents, s’était esclaffé grand-père. Mais si les vitres sont propres, cela les incitera à nettoyer le sol et les couloirs. Ils deviendront plus sensibles à la poussière dans les salles de classe. La fenêtre, c’est comme le coeur d’un bâtiment. La vue d’un carreau propre vous éclaircit l’esprit, j’en suis convaincu ».


Ecrivain japonais, Masateru Konishi travaille pour la radio et la télévision. Publié en 2024, « Les histoires de Kaede » a connu un succès international. Le roman (une belle histoire d’amour entre un vieux monsieur et sa petite-fille) s’inspire de la démence du grand-père de l’auteur.

⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

Une unique lueur – Fred Vargas

-Pardon, commissaire, dit-il à voix très basse mais j’ai besoin de faire du café. C’est possible ?

-Mais allez-y, Estalère. Vous avez sommeil ?

-Non, commissaire, je n’ai pas besoin de café.

Adamsberg marqua un temps d’arrêt, perplexe.

-Je ne vous suis pas, brigadier.

– Je n’ai pas besoin d’en boire, commissaire, chuchota le jeune homme dans un murmure embarrassé. J’ai juste besoin d’en faire.

-Besoin d’en faire ? Une seconde Estalère. Du café, je m’en prépare chaque matin et je vous garantis que verser de l’eau bouillante n’a rien d’un acte euphorisant. On doit mal se comprendre. Car en fin de compte, pourquoi vous occupez-vous du café ? Pour le plaisir de le confectionner, tout seul là-haut, dans ce vieux réduit très moche, ou pour celui de nous l’offrir ?

-Mais pour les deux, commissaire. Les musiciens le font bien. Les violonistes.

-Ils font quoi ? Tâchez d’être clair, Estalère, on dirait que vous cachez un secret d’Etat. Qu’est-ce que les violonistes viennent faire là-dedans ?

-Eh bien… ils composent par besoin et pour leur propre plaisir, seuls et dans n’importe quel vieux réduit moche, puis ils présentent leur oeuvre pour le plaisir des autres. Pas vrai ?