La fin du monde

LA PLUIE

Le jeudi soir, après une longue période de sécheresse, le ciel se couvrit de somptueux nuages clairs et la pluie tant attendue se mit à tomber. Tout le monde se réjouissait, car on était fatigué de la chaleur, de la poussière et de cette sécheresse qui entrait par les narines et la bouche, s’insinuant jusqu’au fond des poumons.



La pluie fine de gouttelettes minuscules formait un mur compact et vertical, striant de lignes transparentes tout l’espace entre la terre et les nuages invisibles. Il n’y avait pas un souffle de vent, la pluie n’augmentait pas, elle ne diminuait pas, et elle ne s’arrêtait pas.

Pendant toute la journée du vendredi, les gens se réjouirent, pour eux-mêmes, pour leurs potagers et pour les squares desséchés des villes qui s’imbibaient d’eau.

Le samedi matin, l’eau n’arrivait plus à s’écouler par le système de canalisations de la ville, et les flaques, d’abord séparées les unes des autres, formaient désormais de petites rivières stagnantes qui suivaient les méandres et les tournants des rues. Les places étaient transformées en étangs. On avait de l’eau jusqu’aux genoux, les caves et les passages souterrains étaient inondés. Les lignes de métro étaient devenues des rivières souterraines au courant rapide là où les tunnels étaient en pente, et des réservoirs débordants là où ils remontaient.



Vers le milieu de la journée, les douze rivières souterraines enfouies depuis longtemps dans les égouts et dans les canalisations étanches remontèrent à la surface, et se précipitèrent dans leurs anciens lits dont il ne restait aucune trace.

Dans les habitations, l’eau suintait des plafonds, s’insinuait par les portes et les fenêtres, ruisselait le long des murs, coulait des buffets et gouttait des robinets bien fermés. Les gens grimpaient sur les toits, mais les toits disparaissaient peu à peu sous l’eau.

Le dimanche soir, une immense étendue d’eau recouvrait l’endroit où se trouvait avant une grande ville, et seules resplendissaient, en haut de la tour d’Ostankino restée intacte par miracle, les lettres électriques rouges et vertes d’une publicité pour le restaurant « Le Septième Ciel » qui se reflétaient dans l’eau noire et immobile.

C’était la fin du monde, mais personne n’en sut rien.

Il n’y avait plus personne.

Ludmila OULITSKAÏA, « Le Livre des Anges » – Gallimard (2025)

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Ludmilia OULITSKAÏA est née le 23/02/1943 à Davlekanovo (Russie). Prix Médicis étranger en 1996, ses oeuvres sont désormais largement traduites et publiées en Europe. En 2024, Ludmila OULITSAKAÏA fut classée « agent de l’étanger » par la Russie. Elle vit aujourd’hui en Allemagne avec son mari, le sculpteur Andreï KRASSOULINE.

La journée des libraires indépendants

Ce 26 Avril, nous célébrions les libraires indépendants, ces petits commerçants « pas comme les autres » qui font vivre nos quartiers et transmettent leur passion des livres. Et, à l’occasion de cette journée, nous avons été gâtée par de beaux (et surprenants !) cadeaux.

Un livret sur les fantômes dans la littérature du XIXème siècle



Etrange, non ? Ce petit livre de 12 pages évoque « le siècle d’or du fantastique » qui jouait faire peur aux lecteurs friands de sensations troubles. Spiritisme, fantômes (réels ou imaginaires), zombies ou têtes coupées qui parlent… les auteurs français avaient la plume imaginative. En tout cas saignante s’il en était besoin.

Où nous sommes ?

Ces 15 cartes postales représentent les plaques de rues d’immeubles parisiens ayant abrité de célèbres auteurs. « L’écrivain Georges Perec a vécu dans cet immeuble de 1974 à 1982« . Nous sommes au 13 Rue Linné. « Marcel Proust vint demeurer ici en Octobre 1919. Il y mourut le 18 Novembre 1922« . Nous nous transportons au 44, Rue de l’Amiral-Hamelin.

Au dos de chaque carte, une anecdote sur l’auteur … Quinze trésors !



« La dédicace tient une place majeure en offrant aux lecteurs les premiers mots du livre » écrit Claire Morel en introduction de ce livret sur les dédicaces.

Et c’est parfois très drôle !


Un recueil de poésie. Vous ne le verrez pas, l’ayant « offert » à mon amoureux des mots. 🙂

Enfin, esprit es-tu là ?

Marie-Rose Guarniéri, de l’association Verbes nous interroge : pourquoi les librairies ne sont-elles pas des commerces comme les autres ?

« Classer avec ferveur chaque livre par ordre alphabétique sur les étagères nous remet en ordre intérieurement et nous procure un apaisement indéfinissable. Tous les libraires en témoigneront, lorsque nous éteignons les lumières, le soir, que les turbulences entre nous et les livres s’évanouissent, nous recevons un cadeau : le salut de chacun des auteurs qui, toute la nuit, poursuivent sans nous leurs conciliabules insondables. « 

Pour profiter de ces beaux cadeaux (gratuits !), nous avons hissé le dernier ouvrage de Ludmila Oulitskaïa dans notre bibliothèque.

« La panne » F. Dürrenmatt

« Bizarre ! Je me sens compris et, du coup, je commence à me comprendre aussi, comme si je faisais la rencontre d’un nouvel être, et cet être, c’est moi-même, alors qu’avant, je m’étais plus ou moins croisé, aperçu de loin, un vague représentant exclusif dans sa Studebaker, habitant quelque part avec femme et enfants ».

Alfredo Traps est représentant de commerce. Un soir, il tombe en panne de voiture. Un habitant du village veut bien l’héberger pour la nuit. Juge à la retraite, son hôte l’invite à partager un somptueux diner en compagnie de trois de ses amis : un procureur, un avocat et un ancien bourreau. Traps accepte d’endosser le rôle de l’accusé au cours d’un procès fictif destiné à distraire les convives.

Savoureux, drôle, féroce et grinçant à la fois. Vous passerez un excellent moment !