L’affaire Balzac (Hervé Jubert)

-Veuillez décliner vos nom, prénom, âge, profession, demeure et lieu de naissance.

Balssa répondit d’une voix éraillée :

-Balza, Louis, cinquante ans, tisserand, habitant à la Nougayrié, commune de Montmirat, né audit lieu.

Le président se tourna vers l’avocat de la défense -maître Cordurié, m’informa le cousin notaire- debout derrière Balssa.

-Maître, je vous rappelle que l’accusé ne peut rien dire contre sa conscience ou contre le respect dû aux lois et qu’il doit s’exprimer avec décence et modération.



Le président s’adressa aux jurés, debout et découverts, et leur livra la formule du serment. Chacun des jurés prêta serment en levant la main et en répondant « je le jure ». Il ordonna ensuite à l’accusé d’être attentif à ce qu’il allait entendre. Le greffier lut l’arrêt de la cour royale portant renvoi à la cour d’assises et l’acte d’accusation.

-Voilà de quoi vous êtes accusé, annonça Serres de Colombars à Balssa. Vous allez entendre les charges qui sont produites contre vous.

Le substitut et le procureur du roi exposèrent le sujet de l’accusation et présentèrent la liste des témoins à charge et à décharge qui devaient être entendus. La première liste était deux fois plus longue que la seconde.


Ecrivain français, Hervé Jubert mélange les genres : fantastique, aventure, policier et historique.  » L’affaire Balzac » a remporté de nombreux prix littéraires dont le Prix de la Foire du livre de Brive, le Grand Prix de l’Imaginaire et le Prix du Salon du livre ado de Lyon.

Tant que le café est encore chaud (T. Kawaguchi)

A l’instant où Kazu finit de lire la lettre, Mme Kôtake et Kei levèrent les yeux au plafond et éclatèrent en sanglots.

Mme Kôtake comprenait maintenant pourquoi son mari lui avait remis la lettre, à elle qui venait du futur. Il savait qu’elle découvrirait sa maladie et comment elle réagirait. Et en effet, elle se comportait maintenant avec lui comme une infirmière.

Alors qu’il vivait dans la peur et l’angoisse de perdre la mémoire, tout ce qu’il voulait, c’était que Mme Kôtake continue d’être une épouse avec lui. Ses pensées étaient constamment tournées vers elle. Même si sa mémoire disparaissait. Voilà pourquoi il parcourait toujours des magazines de voyages.



Mme Kôtake avait remarqué un jour qu’il avait entouré les noms des lieux où ils étaient allés voir des jardins. Sur le moment, elle avait attribué ça à la persistance de son amour pour son métier de paysagiste. Mais elle était loin du compte. Il avait entouré tous les lieux où ils s’étaient rendus ensemble. Et dire qu’elle ne l’avait pas compris. En prenant ces notes, M. Fusagi luttait pour ne pas oublier sa femme.


Ecrivain, dramaturge et metteur en scène japonais, Toshikazu Kawagushi est né en 1971. « Tant que le café est encore chaud » est le premier d’une série de 5 romans. Adapté au théâtre et à l’écran, l’ouvrage s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires.

La fin du monde

LA PLUIE

Le jeudi soir, après une longue période de sécheresse, le ciel se couvrit de somptueux nuages clairs et la pluie tant attendue se mit à tomber. Tout le monde se réjouissait, car on était fatigué de la chaleur, de la poussière et de cette sécheresse qui entrait par les narines et la bouche, s’insinuant jusqu’au fond des poumons.



La pluie fine de gouttelettes minuscules formait un mur compact et vertical, striant de lignes transparentes tout l’espace entre la terre et les nuages invisibles. Il n’y avait pas un souffle de vent, la pluie n’augmentait pas, elle ne diminuait pas, et elle ne s’arrêtait pas.

Pendant toute la journée du vendredi, les gens se réjouirent, pour eux-mêmes, pour leurs potagers et pour les squares desséchés des villes qui s’imbibaient d’eau.

Le samedi matin, l’eau n’arrivait plus à s’écouler par le système de canalisations de la ville, et les flaques, d’abord séparées les unes des autres, formaient désormais de petites rivières stagnantes qui suivaient les méandres et les tournants des rues. Les places étaient transformées en étangs. On avait de l’eau jusqu’aux genoux, les caves et les passages souterrains étaient inondés. Les lignes de métro étaient devenues des rivières souterraines au courant rapide là où les tunnels étaient en pente, et des réservoirs débordants là où ils remontaient.



Vers le milieu de la journée, les douze rivières souterraines enfouies depuis longtemps dans les égouts et dans les canalisations étanches remontèrent à la surface, et se précipitèrent dans leurs anciens lits dont il ne restait aucune trace.

Dans les habitations, l’eau suintait des plafonds, s’insinuait par les portes et les fenêtres, ruisselait le long des murs, coulait des buffets et gouttait des robinets bien fermés. Les gens grimpaient sur les toits, mais les toits disparaissaient peu à peu sous l’eau.

Le dimanche soir, une immense étendue d’eau recouvrait l’endroit où se trouvait avant une grande ville, et seules resplendissaient, en haut de la tour d’Ostankino restée intacte par miracle, les lettres électriques rouges et vertes d’une publicité pour le restaurant « Le Septième Ciel » qui se reflétaient dans l’eau noire et immobile.

C’était la fin du monde, mais personne n’en sut rien.

Il n’y avait plus personne.

Ludmila OULITSKAÏA, « Le Livre des Anges » – Gallimard (2025)

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Ludmilia OULITSKAÏA est née le 23/02/1943 à Davlekanovo (Russie). Prix Médicis étranger en 1996, ses oeuvres sont désormais largement traduites et publiées en Europe. En 2024, Ludmila OULITSAKAÏA fut classée « agent de l’étanger » par la Russie. Elle vit aujourd’hui en Allemagne avec son mari, le sculpteur Andreï KRASSOULINE.

« La panne » F. Dürrenmatt

« Bizarre ! Je me sens compris et, du coup, je commence à me comprendre aussi, comme si je faisais la rencontre d’un nouvel être, et cet être, c’est moi-même, alors qu’avant, je m’étais plus ou moins croisé, aperçu de loin, un vague représentant exclusif dans sa Studebaker, habitant quelque part avec femme et enfants ».

Alfredo Traps est représentant de commerce. Un soir, il tombe en panne de voiture. Un habitant du village veut bien l’héberger pour la nuit. Juge à la retraite, son hôte l’invite à partager un somptueux diner en compagnie de trois de ses amis : un procureur, un avocat et un ancien bourreau. Traps accepte d’endosser le rôle de l’accusé au cours d’un procès fictif destiné à distraire les convives.

Savoureux, drôle, féroce et grinçant à la fois. Vous passerez un excellent moment !